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Comme mentionné précédemment, les règles de composition de l’Ikebana sont issues de symboles religieux et philosophiques. « L’occidentalisation » ne fait que valoriser l’aspect esthétique de l’Ikebana alors qu’à son origine, bien que cet aspect esthétique soit important, son contenu symbolique en est une partie fondamentale.

 

Taoïsme

 

Le taoïsme classe la réalité selon un système binaire dans lequel les forces communicantes Yang et Yin sont complémentaires et interdépendantes. Chacune d’elles contient le germe de l’autre et change constamment. Ce système est représenté par le symbole du Tai-ji (ou Tai-jitu) avec des phases d’expansion du Yin et une contraction concomitante du Yang.

Ce symbole taoïste se retrouve dans l’Ikebana depuis sa première forme codifiée, le Tatebana, et est encore plus apparent dans l’arrangement Rikka qui représente le Mont Sumeru (ou Mont Meru) avec son côté Yang tourné vers le soleil et son côté Yin tourné vers l’ombre (Voir Article 22, Influence du bouddhisme sur la structure de l’Ikebana).

 

Le Rikka, très compliqué à exécuter, est simplifié en Seika/Shōka durant la première moitié de la période Edo (1603-1868) ne laissant que trois éléments principaux, éléments que l’on retrouve inchangés dans les styles Moribana et Heika de l’École Ohara.

 

Précision : Pour les explications théoriques du Rikka dans ce blog, nous nous référons aux arrangements Shōka et Seika qui gardent la structure de base du Rikka car beaucoup plus simples et donc plus faciles à expliquer.

 

L’une des représentations symboliques de l’Ikebana est l’union entre le ciel et la terre exprimée en plaçant les trois éléments principaux du Rikka et du Shōka sur la ligne symbolique taoïste qui relie le ciel à la terre. Afin de comprendre la raison de cet agencement spatial symbolique des plantes, il est nécessaire de comprendre la représentation graphique du Tai-ji, son orientation et sa relation symbolique avec les points cardinaux de la boussole.

 

 

Construction du Tai-ji

Deux cercles dont le diamètre est égal au rayon du cercle qui les contient et qui représente « le Tout ».

Les cercles à l’intérieur sont caractérisés par des couleurs « opposées » :

– Couleurs Yang, comme le blanc ou le rouge (les couleurs de la lumière ou du soleil) dans l’un des deux cercles.

– Couleurs Yin, « opposées » à celles utilisées dans l’autre cercle, comme le noir ou le bleu.

 Le cercle blanc représente le côté Yang et le cercle noir le côté Yin.

Au centre des deux cercles, la couleur du cercle opposé est laissée pour souligner qu’il n’y a ni pur Yang ni pur Yin.

 

 

 

Pour souligner le fait que les deux énergies Yang et Yin sont toujours en mouvement et se transforment continuellement l’une dans l’autre, le blanc et le noir se prolongent (indifféremment à l’une ou l’autre partie des côtés qui entourent les deux cercles). Mais la partie Yang restera la moitié du grand cercle dans laquelle s’insère le cercle blanc (quadrant entièrement blanc + quadrant avec demi-cercle blanc et «queue» noire) et non celui avec la plus grande surface de blanc. Il en est de même pour la partie Yin.

Le Tai-ji est positionné de différentes manières dans de nombreux textes : le bon, qui l’associe aux points cardinaux et sur lequel repose la construction d’un Ikebana, est celui dessiné ci-contre.

 

 

 

 

Ces deux exemples, ci-contre, ne sont pas corrects car ils ne sont pas en lien avec les points cardinaux.

 

 

 

 

Afin de comprendre la symbolique de l’Ikebana et sa relation avec les points cardinaux, le placement correct du Tai-ji peut être vu dans le drapeau sud-coréen ci-contre : l’important est la position du cercle coloré (et non sa queue) rouge Yang vers le ciel et bleu Yin vers la terre.

 

Contrairement à la convention occidentale moderne de mettre le nord en haut et le sud en bas, en Chine et au Japon, le sud est en haut et le nord en bas parce que le soleil, quand il est à son apogée, est associé au sud, en haut au-dessus de nos têtes et non en dessous.

 

 

À gauche : Carte du Japon avec des inscriptions portugaises, datée de 1585, où on peut voir que le sud (SUL) est en haut au-dessus de l’inscription IAPAM, tandis que le nord (NORTE) est en bas.

À droite : Carte datée de 1596 par Arnold Van Langren, de la Chine, Corée et Japon, où le nord est en bas et le sud en haut.

 

 

 

 

Le sud en haut et le nord en bas se retrouvent, encore aujourd’hui, sur les cartes souterraines des villes japonaises, comme dans cet exemple de la ville d’Osaka.

 

 

 

 

 

Le sud en haut dans cette carte du monde datée de 1440 et conservée à Venise.

 

Cartographie européenne, voir Tabula Rogeriana, la carte du monde dessinée par frère Mauro et d’autres.

 

 

 

 

Carte datée de 1584 de la région de la Suisse actuelle sur laquelle les lacs de Côme (Larius), Lugano et Locarno (Verbanus) sont en haut marqués MERIDIES. La Suisse alémanique est tracée au nord, en bas Bâle la ville la plus au nord de la Suisse, et le Rhin.

 

 

 

Le Tai-ji du nord, comme si nous regardions l’Italie à partir du nord. Le soleil/sud, par rapport à nous qui regardons, est en haut au-dessus de l’Italie.

 

 

Une autre différence entre l’Est et l’Ouest est qu’en Occident nous considérons les orientations cardinales nord, ouest, sud, est comme des points cardinaux, alors que dans n’importe quelle région orientale, ce sont des quadrants entiers nord, ouest, sud, est.

 

 

En regardant le Tai-ji, on s’aperçoit que le quadrant Sud, en haut, est Yang, associé au feu, à l’été, à la couleur rouge, au phénix (voir Article 9, Feng-Shui et Ikebana). Si le quadrant Sud est Yang, le quadrant Nord en bas est Yin associé aux « opposés », le froid, l’eau, l’hiver, la couleur noire, la tortue.

Suivant la même logique, d’autres combinaisons peuvent se faire : le soleil naît à l’Orient et sa lumière et sa chaleur augmentent, grandissent. L’augmentation/croissance est donc une caractéristique Yang donc ce quadrant est considéré comme Yang, tandis que le soleil se couche à l’Ouest, sa chaleur et sa lumière s’affaiblissent. Cet affaiblissement est une caractéristique Yin, donc ce quadrant est considéré comme Yin. Dans les deux quadrants, nous avons des associations avec les éléments, les saisons, les couleurs, les animaux protecteurs et plus encore.

 

On a alors le cercle du Tai-ji divisé en deux parties, Yang (quadrants sud et est) et Yin (quadrants nord et ouest), séparés par une ligne A-A inclinée à 45° par rapport à l’observateur et perpendiculaire à la ligne B-B, qui unit le point maximum de Yang où le soleil est symboliquement placé au point maximum de Yin. Cette ligne est également inclinée à 45° par rapport à l’observateur.

 

 

 

Imaginons le symbole du Tai-ji dessiné sur une table. Le soleil, qui dans les représentations occidentales est positionné au sud, est dans la symbolique orientale, positionné entre les deux quadrants est/sud, point considéré comme maximum de Yang. On regarde le Tai-ji du nord et le soleil est derrière le dessin, positionné symboliquement sur la ligne perpendiculaire au point B (Yang maximum).

Comme le Rikka est composé de nombreux végétaux et que sa construction est difficile à interpréter, j’utilise le schéma du Shōka, (simplification du Rikka, avec seulement les trois éléments principaux) pour mettre en évidence la position symbolique des végétaux. On voit que ces trois éléments sont tous alignés le long de la ligne BB qui représente symboliquement l’union ciel/soleil. Le soleil est au point maximum de Yang et la terre est au point de maximum de Yin. Tout cela est évident dans les Rikka et Shōka de l’École Ikenobō.

 

Chaque école d’Ikebana nomme différemment les trois éléments principaux. Il est d’usage d’indiquer graphiquement l’élément principal (le Shu-shi de l’École Ohara) par un cercle, le deuxième élément (Fuku-shi, pour Ohara) par un carré et le troisième élément (Kyaku-shi de Ohara) avec un triangle. Malheureusement, tout le monde ne suit pas cette règle.

À noter que les deux éléments principaux Shu-shi/Fuku-shi sont du côté Yang, en rouge sur le schéma, tandis que Kyaku-shi est du côté Yin, en bleu. La matière végétale utilisée pour Shu-shi et Fuku-shi doit être Yang et celle de Kyaku-shi Yin. C’est la raison pour laquelle dans les styles traditionnels de l’École Ohara, encore aujourd’hui, le groupe Shu-shi/Fuku-shi est composé du matériau bois ‘Ki’ tandis que le groupe Kyaku-shi est composé du matériau herbe ‘Kusa’ (Voir Article 2, Concept de fort et de faible »).

 

 

 

 

 

 

Il est intéressant de savoir que l’espace de la cérémonie du thé du Wabi-cha de Sen no Rikyū est également divisé en côtés Yang et Yin comme dans l’Ikebana.

Ci-contre : subdivision de l’espace de 4 tatamis et demi dédié à la cérémonie du thé ‘Chanoyu’ avec le côté Yang où l’hôte est positionné et le côté Yin où les invités sont installés.

 

 

Dans ce schéma de Shōka, vu à la fois de face et de dessus, la direction symbolique ciel-terre prise par les trois éléments principaux en alignement est clairement visible.

L’élément central le plus élevé (= Shu-shi de Ohara) part du centre, va vers le soleil et revient vers le centre de sorte que sa pointe reste sur l’orthogonale du point de départ.

Soe (= Fuku-shi de Ohara) va vers le soleil.

Tai (= Kyaku-shi de Ohara) va vers la terre.

Il est également évident que Shu-shi et Fuku-shi sont du côté Yang de la composition tandis que Kyaku-shi est du côté Yin.

 

 

 

Croquis d’un Shōka Ikenobō composé uniquement de feuilles d’Aspidistra.

Shu et Fuku sont dirigés en arrière vers la gauche (vers la position symbolique du soleil au point du Yang maximum du Tai-ji à notre gauche) tandis que Kyaku-shi est dirigé vers notre droite, vers l’avant, dans la direction symbolique de la terre au point maximum de Yin.

Le long de la ligne BB, seuls les trois éléments principaux sont alignés tandis que leurs Chukan-shi (éléments auxiliaires) prennent, tous, des directions différentes à la fois vers l’arrière et autres directions.

L’autre règle importante, issue du shintoïsme, est que Shu-shi regarde vers le soleil tandis que toutes les autres plantes regardent vers Shu-shi (Voir Article 24,  Shintoïsme et Ikebana : du Rikka au Shōka et Seika).

 

Dans ce croquis, il est net que le côté positif /Yang/ sombre des feuilles suit la règle mentionnée ci-dessus. On voit la composition dans son ensemble, vue du nord (« de derrière, en bas »), car elle fait face au soleil, comme dans le Rikka et le Shōka de l’École Ikenobō, de l’autre côté du vase lorsque nous le regardons.

Lorsqu’une seule espèce végétale est utilisée, comme dans le cas de l’Aspidistra, on ne peut pas remarquer que le groupe Shu-shi /Fuku-shi (côté Yang) est composé de plantes « plus fortes » que les plantes du groupe Kyaku-shi (côté Yin), « plus faibles » de la composition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ci-contre, cette différence est apparente dans le Heika Hon-Gatte. Le groupe Shu-shi /Fuku-shi, côté Yang, est un matériau en bois « plus fort » que le matériau fleurs utilisé pour le groupe Kyaku-shi, qui est Yin.

 

Pendant la période Tokugawa (= Edo), le néo-confucianisme est préféré au taoïsme :  la direction des trois éléments principaux est modifiée et la composition est nommée Seika.

 

© École Ohara

 

 

 

La seule École qui a maintenu le symbolisme taoïste et n’a pas modifié la direction des trois éléments principaux est Ikenobō, qui a alors appelé cette composition Shōka.

 

Les trois éléments principaux de la composition reliant symboliquement le ciel à la terre sont restés dans le Seika car on est passé du symbolisme taoïste (Yang-Yin) au symbolisme du néo-confucianisme (préféré par les Tokugawa).

 

En regardant de haut en bas :

– Dans une composition Seika (inspiré du néo-confucianisme), le ciel est en haut, la terre en bas et l’homme entre les deux.

– Dans un arrangement Shōka inspiré du taoïsme, on trouve l’homme, puis le ciel et la terre.

 

 

 

Dans un Shōka, basé sur le schéma taoïste, l’union symbolique est donnée par l’alignement des trois éléments sur l’axe BB où l’on retrouve : Fuku-shi = Ciel, Shu-shi = Homme, Kyaku-shi = Terre.

Dans un Seika, basé sur le schéma du néo-confucianisme, l’union se fait de haut en bas, de sorte que l’élément le plus élevé s’appelle le Ciel et l’élément intermédiaire s’appelle l’homme tandis que l’élément le plus bas reste la terre (Shu-shi = Ciel, Fuku-shi = Homme, Kyaku-shi = Terre). (Voir Article 24, Shintoïsme et Ikebana).