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La nomenclature, d’origine plus ancienne de Hon-Gatte et Gyaku-Gatte, est celle de ‘À droite’ et de ‘À gauche’ venue de Chine et utilisée dès l’époque Heian (794-1185).

En Occident, nous définissons à droite ou à gauche un objet situé à droite ou à gauche de l’observateur/observatrice, c’est-à-dire que le point de référence est l’observateur/observatrice.

 

 

Il y a des exceptions. En politique, les partis politiques de droite et de gauche sont désignés en fonction de leur position vis-à-vis du Président/de la présidente dans l’hémicycle parlementaire.

Les «progressistes» sont assis dans l’hémicycle à gauche du président/de la Présidente et les «conservateurs» à droite. Dans cette situation, le point de référence n’est pas celui ou celle qui regarde mais la personne la plus importante du parlement, le président/la présidente. La droite et la gauche sont celles qui vient de la position du président/de la présidente et non des parlementaires.

 

Dans le Japon ancien, la droite ou la gauche sont aussi celles de la personne (ou l’objet) la plus importante.

 

À la cour, depuis la période Heian, on pratique des jeux appelés ‘Awase’, jeux de comparaisons entre des choses comme des fleurs, des racines, des chants ou des plumages d’oiseaux, des insectes, des éventails, de l’encens, des peinture ou encore des poèmes.

Les participants sont divisés en deux groupes appelés « Le groupe de droite et le groupe de gauche » (par rapport au juge, la personne la plus importante, assis au centre).

 

 

Tour à tour, une personne du « groupe de droite » et une personne du « groupe de gauche » montrent l’objet ou récitent le poème, le juge décerne le prix à l’un ou l’autre groupe. Par exemple, dans la comparaison de racines (Ne-Awase), jeu de la fête de l’Iris au cinquième mois, les participants montrent les iris avec les racines en les accompagnant de poèmes. Le juge considère la beauté des racines, leur longueur et leur rareté. Dans celui des oiseaux (Kotori-Awase) le chant, la beauté du plumage et leur rareté sont jugés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est intéressant de noter que l’appréciation de la beauté de certaines racines, pratiquée à la cour Heian, est restée dans les compositions Bunjin de l’École Ohara.

 

Dans ce type d’Ikebana, les racines de certaines fleurs sont mises en valeur à l’extérieur du vase.

 

 

 

 

 

© École Ohara

 

 

 

 

 

À l’époque Heian, les deux ministres japonais les plus importants sont le ministre-de-droite et le ministre-de-gauche, ainsi nommés parce qu’en présence de l’empereur, ils siègent à sa droite et à sa gauche.  

Pour les courtisans qui regardent vers l’empereur, le ministre de droite (de l’empereur) est assis à leur gauche tandis que le ministre de gauche est assis à leur droite.

Ci-contre : reconstruction imaginaire pour montrer les positions des sujets, les deux ministres et l’empereur.

 

Capitale de-droite et capitale de-gauche

 

Les villes de Heijō (Nara), Nagaoka-kyō, Heian-Kyō (Kyōto), sièges de la cour impériale, sont construites sur le modèle de la capitale chinoise des T’ang, Ch’ang-An. Elles ont un plan orthogonal et la protection des quatre divinités cardinales selon les règles du Feng-Shui (Voir Article 9, Feng-Shui et Ikebana).

La coutume est de construire, à la fois, les villes et les maisons de la noblesse sur un axe nord-sud. Le lieu choisi est celui qui est protégé par la tortue noire au nord (haute montagne, pour les villes), le phénix rouge au sud (espace libre avec de l’eau dirigée d’Est en Ouest), le dragon bleu à l’est (rivière coulant du nord au sud) et le tigre blanc à l’ouest (collines basses). Quant au palais impérial, il est construit au nord parce que le Tenno, assimilé à l’étoile polaire dans des situations formelles, doit être au nord.

 

 

 

Ici, plan de l’ancienne Kyōto : la ville est divisée en deux par une route qui va du palais impérial au nord vers le sud, le siège idéal de la Kami Amaterasu. Les deux parties sont appelées capitale-de-droite et capitale-de-gauche, dénominations par rapport au palais impérial, objet le plus important de la ville pris comme point de repère.

Dans ses deux moitiés de ville, il y a une prison de droite et une de gauche, un marché de droite et un de gauche, une garnison de soldats de droite et une de gauche.

La capitale de droite est à gauche de l’observateur/observatrice et la capitale de gauche est à sa droite.

 

IKEBANA

 

Pour comprendre la raison de l’introduction de la dénomination à droite et à gauche dans l’Ikebana, nous devons connaître l’origine du tokonoma et de l’Ikebana apparus dans la seconde moitié des années 1400, à la cour des Shoguns Ashikaga (Voir Article 13, La naissance de l’Ikebana selon les sources historiques).

 

 

 

L’Ikebana est né dans le tokonoma. Dans le tokonoma, on trouve « Trois objets sacrés » que sont l’encensoir (1), le chandelier (2) et le vase à fleurs (3). Ils sont placés devant trois kakemono, le kakemono central, le plus important, représente Bouddha.

Plus tard, aux trois objets sacrés, deux autres vases avec des fleurs sont ajoutés sur les côtés (4).

Le kakemono avec Bouddha, tout en conservant son « caractère sacré » reste l’objet le plus important.

 

 

Au fil du temps, l’encensoir et le chandelier sont retirés, ne laissant que les trois vases, dont le contenu commence à se structurer.

Le kakemono avec Bouddha, tout en conservant sa « sacralité » et en restant l’objet le plus important du tokonoma, est remplacé par des thèmes séculiers.

Les définitions de droite et de gauche données à l’Ikebana reposent sur le fait que l’objet le plus important du tokonoma est le kakemono central représentant, au départ, Bouddha auquel deux vases sont ajoutés aux trois objets sacrés. Le vase à droite du kakemono est appelé « de-Droite » et celui à sa gauche, « de-Gauche ». La composition florale centrale, la plus importante des trois puisqu’au-dessous du kakemono avec Bouddha, est restée « formelle », avec comme caractéristique la branche centrale droite.

 

 

 

La branche principale des deux compositions latérales s’est incurvée, au fil du temps. Lorsque, faute de place, un seul Ikebana est placé dans le tokonoma, la nomenclature de droite et de gauche reste est maintenue, même si le kakemono représente une image laïque.

 

 

 

 

 

 

 

Des thèmes profanes remplacent l’image de Bouddha.

De trois vases, nous sommes passés à deux.

 

 

 

 

Le tokonoma des maisons de ville étant plus petit que celui des palais Shogunaux et des samouraïs, il y a passage de deux vases à un seul vase.

Il est à noter que, même si les dénominations « de-Droite » et « de-Gauche » font référence aux 2 arrangements placés en face des 2 kakemono du tokonoma,  elles décrivent, en fait, le rapport de positions au sein même de la composition entre un Shu-shi central et Fuku-shi et Kyaku-shi sur ses côtés, que la composition soit à droite ou à gauche du kakemono.

 

 

 

 

es définitions Hon-Gatte/droite et Gyaku-Gatte/gauche se basent sur la présence de trois éléments qui dans l’Ikebana sont Shu-shi, Fuku-shi et Kyaku-shi pour l’École Ohara.

Dans presque toutes les compositions, même si les Yaku-eda (éléments principaux) dont dépendent les dénominations de-droite et de-gauche n’y sont pas tous, la dénomination de-droite ou de-gauche vient du « mouvement » d’ensemble des compositions.

Par exemple dans un Hana-Isho Tateru-Katachi, forme verticale élémentaire où il n’y a que deux éléments principaux, Shu-shi et Kyaku-shi, la distinction entre les deux possibilités, de-droite ou de-gauche, est donnée par la position des deux Chukan-shi (auxiliaires) de Shu-shi.

 

L’arrangement est disposé Hon-Gatte (de droite) puisque les trois éléments qui déterminent la qualité à droite ou à gauche sont Shu-shi, Chukan-shi haut et Chukan-shi bas.

 

(Voir Article 16, Origine des positions ‘Hon-Gatte’ et ‘Gyaku-Gatte’).

 

 

 

 

 

 

 

© École Ohara

 

Le tokonoma lui-même peut être construit à droite ou à gauche. Dans ce cas, le repère à droite ou à gauche est la source de lumière, la fenêtre.

 

 

 

Les maisons de la noblesse traditionnellement positionnées sur l’axe sud-nord, ont le tokonoma, lieu le plus important, qui donne sur le jardin au sud. Le mur contre lequel est construit le tokonoma se situe, dans la plupart des cas, à l’est et il reçoit la lumière provenant du jardin. Il est rarement construit côté ouest.

Le tokonoma côté est, à droite de la source lumineuse, est appelé de-droite. Étant le plus fréquemment construit, il est considéré comme « normal ». On l’appelle ‘Hon-toko’.

Quant au tokonoma construit côté ouest, à gauche de la source lumineuse, est appelé Gyaku-toko, c’est-à-dire l’opposé (Gyaku) de celui habituellement construit (voir Article 15, Origine symbolique de l’Ikebana : Tao et la construction du Tai-ji).

 

L’École Ohara a gardé cette dénomination Hon-Gatte/de droite et Gyaku-Gatte/de gauche en cohérence avec l’histoire de l’Ikebana et les styles d’arrangement créés à l’origine pour être placés dans le tokonoma. Le seul « ajustement » fait concerne le style Kansui-Kei, se reflétant dans l’eau, comme cela sera expliqué dans un prochain article (Voir Article 52, Genèse et évolution du style Kansui-kei).

Pour un occidental qui ne connaît pas l’histoire de l’Ikebana, cette façon de définir l’Ikebana Hon-Gatte/droite et Gyaku-Gatte/gauche est difficile à comprendre. Pour cette raison, certaines écoles d’Ikebana, par exemple Ryusei, ont ces dernières années dissocié les correspondances Hon-Gatte/de droite et Gyaku-Gatte/de gauche en prenant comme point de référence l’observateur/observatrice de la composition.  Pour ces écoles, l’Ikebana droit est celui qui est à droite du spectateur ou de la spectatrice et l’Ikebana gauche, à gauche. Cette simplification apparente fait perdre un pan de l’histoire de l’Ikebana basée sur une manière ancestrale de donner un nom en fonction d’un point de référence, l’élément le plus important dans la situation. Par exemples,  les deux ministres par rapport au Tenno, empereur, les deux moitiés de la capitale Heian par rapport au palais impérial et l’Ikebana par rapport au kakemono, représentant autrefois Bouddha.

 

N.B : Depuis 2015, l’École Ohara préfère n’utiliser que les expressions Hon-Gatte et Gyaku-Gatte liées à un passé historique plus difficile à appréhender.