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Nous connaissons le Japon avant tout comme la patrie de la « Voie », de la « Méthode » (Dō) où l’accent est mis sur la discipline et où il n’y a pas de place pour les esprits libres. Cependant, il y a eu des mouvements artistiques qui se sont s’écartés de la vision Zen de la vie : l’un d’eux, le ‘Bun-Jin-Ga’ constitué d’artistes-peintres issus des couches supérieures éduquées de la société japonaise (Bun = lettres, Jin = homme, Ga = peinture), « peinture des Littéraires » aussi appelée École Nanga.

En Chine, le terme « peinture littéraire » (Wên-Jên Huain en chinois, qui devient Bun-Jin-Ga, en japonais) ne désigne pas un style particulier de peinture, mais plutôt une catégorie de peintres, les lettrés, répondant à des critères exigeants : naissance aristocratique + rang social élevé + érudition + humeur positive (par opposition aux peintres artisans-professionnels). En Chine, les lettrés n’ayant aucun problème d’argent, ne peignent pas pour gagner leur vie. Ils sont donc hors des diktats officiels du goût et peuvent être plus spontanés et individualistes que les artistes liés à leurs mécènes. Les œuvres des peintres artisans-professionnels sont quant à elles, considérées comme inférieures à celles des amateurs instruits Wên-Jên.

 

En 1654, alors que le 4ème Shogun Tokugawa Ietsuna est au pouvoir (1651-1680), un moine Zen chinois nommé Ingen Ryūki (1592-1673) entre en scène à Kyōto et prêche un Zen plus austère que les courants Zen présents à cette époque.

Le jeune Shogun, alors âgé de 18 ans, est fasciné par Ingen et lui offre un vaste terrain et un soutien financier pour qu’il s’installe au sud de Kyōto. En opposition aux sept autres sectes Zen existantes, il fonde le siège de sa nouvelle secte Zen, appelée Obaku, fait construire le temple de Manpuku-ji, dans le pur style chinois en important de l’étranger tout le matériel coûteux nécessaire à sa construction.

Ci-contre portrait de Ingen Ryūki.

Ci-dessous, temple Manpuku-ji, Kyōto.

 

Le shogunat poursuit ses subventions et permet à la secte Obaku Zen de construire des centaines de temples à-travers le Japon. A sa tête, vingt et une générations de moines chinois se succèdent pendant environ cent vingt ans, à l’exception d’un ou deux japonais, jusqu’à ce que les Japonais interviennent faute de moines immigrés chinois.

Ingen Ryūki introduit la calligraphie de style Ming au Japon et le ‘Sen-cha dō ‘= Voie du thé infusé, une manière chinoise de déguster le thé en feuilles entières. C’est une pratique différente du Matcha, thé en poudre, utilisée dans la cérémonie Wabi-Sabi par les Maîtres du thé. Le thé préparé en infusant les feuilles entières, déjà populaire, est vendu par les marchands ambulants des grandes villes.

 

Cérémonie du thé : différences d’environnement et de disposition des ustensiles entre la pratique chinoise et la cérémonie japonaise.

 

 

Aujourd’hui encore, le Manpuku-ji est le siège national des différentes écoles de thé Sen-cha.

 

Pendant le service du Sen-cha, les convives sont assis sur des chaises comme c’est la coutume en Chine.

 

 

La pratique du Sen-cha est beaucoup plus détendue que celle du Matcha. Elle implique un minimum de cérémonie et un maximum de jeu. La cérémonie du Sen-cha est souvent dans la nature, près d’une rivière ou dans les montagnes, lieux où l’on chante, compose des poèmes et des peintures en discutant et en buvant du thé.

 

 

L’origine des lettrés japonais (appelés Bunjin) se trouve en Chine. Les lettrés chinois (appelés Wên-Jên) sont une classe dont la vie est consacrée à l’art et à la littérature considérés comme les connaissances les plus élevées qui soient, un hybride du confucianisme et du taoïsme.

Leur aspect sérieux, cultivé, studieux vient du confucianisme.

« Si vous voulez gouverner l’état, pacifiez votre famille d’abord.

Si vous voulez pacifier votre famille, disciplinez-vous d’abord.

Si vous voulez vous discipliner, redressez d’abord votre cœur. »

 

Pour les lettrés chinois « le cœur se redresse » en pratiquant «les trois perfections», poésie, peinture et calligraphie auxquelles s’ajoute la musique, uniquement des instruments à cordes.

 

                                                                 

Au fil du temps, la pratique « lettrée » s’étend à tous les arts depuis le traitement du bambou et du métal, jusqu’à la céramique, la fabrication du papier, de l’encre, des pinceaux, des pierres à encre.

Cependant, cette pratique des « perfections » seules n’est pas toujours très attrayante. Aussi, les lettrés, en se référant au principe taoïste de liberté d’esprit, se veulent libres comme l’eau ou le vent. Ils sont idéalement des sages, des ermites qui ne veulent rien de plus que se retirer de la poussière du monde et profiter d’une « conversation pure » avec des amis.

 

À l’époque de la dynastie chinoise Ming (1368-1644), la figure de l’homme de lettres se distingue nettement : sans problème d’argent, il vit idéalement en semi-isolement dans un ermitage où il reçoit des amis.

 

Ci-contre, Wên-Jên, lettrés chinois.

 

Un célèbre lettré de l’ère Ming a dit : « L’idéal est de vivre au sommet d’une montagne, sinon à la campagne, sinon hors des villes. Même lorsqu’il n’est pas possible d’habiter entre les cimes et les vallées, la maison de l’homme de lettres doit avoir l’apparence d’un lieu éloigné du monde terrestre : arbres centenaires et fleurs exotiques dans le jardin, objets d’art et livres d’études dans le bureau ou l’atelier. Ceux qui séjournent dans cette maison ne sauront pas que les années ont passé et les invités oublieront de partir ».

 

Le développement des lettrés jusqu’au XVIe siècle ne se produit qu’en Chine. Le Japon, quant à lui devient le pays des arts martiaux, par opposition aux arts littéraires.

 

Même si on ne les désigne pas ainsi, les premiers « lettrés » japonais sont, comme les maîtres du thé du XVIe siècle, protégés des guerres et des bouleversements de leur temps grâce aux institutions Zen de Kyōto.

Ils adoptent l’idéal Ming de l’ermitage en développant la maison de thé Wabi-Sabi dans laquelle ils se réfugient en fuyant les mondanités. Ils s’intéressent à tous les arts des lettrés : calligraphie dans le tokonoma, poésie, céramique, bambou, pierre et fer.

 

Furuta Oribe (1544-1615), successeur idéal de Sen-No-Rikyû et Maître de thé auprès du Shogun crée des tasses à thé aux bords déséquilibrées, tordus et inégaux et aux couleurs et motifs typiques.

 

 

 

 

 

 

 

Kobori Enshū (1579-1647) est le successeur de Furuta Oribe. Il surprend ses invités, après une averse, en jetant un seau d’eau dans le tokonoma au lieu de la composition habituelle de Chabana.

 

 

 

Grâce à l’assouplissement de l’interdiction d’importer des livres étrangers imposée par les Tokugawa, des nouvelles des lettrés chinois arrivent au Japon et leurs idées commencent à germer dans l’esprit de certains lettrés japonais. Les Bunjin se mettent à contester le système de pouvoir shogunal et certains d’entre-eux publient des livres dans lesquels ils attaquent le Shogun. Ils appellent au retour du pouvoir impérial, préparant ainsi le terrain à la chute du Bakufu (= le pouvoir shogunal).

Le temple fondé par Ingen Ryūki est pris comme point de référence par les Bunjin à la fois :

– parce que les moines Zen venus directement de Chine sont également peintres,

– en plus d’avoir des nouvelles de première main sur la culture chinoise, ils boivent du Sen-cha. Cette façon de boire le thé est adoptée par les Bunjin pour se différencier des samouraïs qui utilisent le Matcha.

 

La tapette à mouches (‘Hossu’ en japonais), un des ustensiles typiques du Sen-cha souvent placé dans le Tokonoma, a pour signification symbolique d’enlever les « mouches », les soucis de la vie. En garder une à portée de main signifie qu’on s’apprête à se consacrer, pendant le Sen-cha, à la « conversation pure ».

 

 

Bien que le même terme Bunjin soit utilisé pour les savants chinois et japonais, il y a une différence fondamentale de statut. De nombreux lettrés chinois font partie de la classe bureaucratique dirigeante et la classe militaire lui est subordonnée. En revanche, au Japon, la classe militaire dirige la pays et les lettrés japonais sont subordonnés à la classe des samouraïs dont ils dépendent économiquement.

Les lettrés chinois forment donc une classe homogène bien définie, composée d’intellectuels qui travaillent ou ont travaillé dans l’appareil bureaucratique chinois alors que les lettrés japonais sont des gens très différents les uns des autres, ayant en commun l’attrait pour le goût et mode de vie des Wên-Jên.

Alors que les Wên-Jên chinois sont de riches peintres amateurs ne faisant pas le commerce de leurs œuvres, contrairement aux peintres artisans-professionnels, de nombreux Bunjin japonais vendent leurs peintures pour gagner leur vie.

 

Quant aux compositions «florales», les Wên-Jên les mettent de façon libre partout dans leurs demeures tandis que les Bunjin les placent dans le tokonoma.

 

 

En tant qu’esprits libres, les Wên-Jên chinois et les Bunjin japonais ne peuvent pas s’adapter aux règles imposées par les différentes écoles d’Ikebana et refusent de réaliser des compositions « florales » comme le Chabana qui leur rappelle le Matcha de la classe guerrière. Il en est de même pour tout arrangement d’Ikebana de toute École qui, en raison des lois strictes de composition, les privent d’une liberté d’expression. Ils réalisent alors des Ikebana libres et personnalisés, appelés Bunjin, dans lesquels, tout en conservant les règles esthétiques communes à l’Ikebana, la liberté individuelle prévaut.

 

La référence à l’origine chinoise de leur mouvement intellectuel reste très forte et visible dans les matériaux choisis, depuis le type de plantes à fortes références symboliques chinoises jusqu’aux vases chinois ou objets ajoutés aux compositions comme l’utilisation de plumes d’oiseau dans la composition.

 

 

 

 

 

 

 

 

© École Ohara

 

© École Ohara Racines de l’orchidée expressément visibles

 

Suivant la mode chinoise qui aime les couleurs fortes et vives, les lettrés utilisent des fleurs aux couleurs vives, très différentes du Chabana réalisé pour la cérémonie du thé matcha. Les végétaux sont choisis avant tout pour leur signification symbolique chinoise. Ils utilisent également des branches avec des fruits dont l’usage est interdit par les écoles d’Ikebana.

Le courant de la peinture Nanga (ou Bunjin-Ga) s’appelle aussi « style sud-chinois » puisqu’il est né dans le sud de l’empire chinois situé en zone tropicale. Par conséquence, le Bunjin Ikebana se compose avec des végétaux tropicaux typiques de cette région et se place sur un daï (tablette de bois). Pour le Bunjin-Morimono, le support peut avoir la forme de larges feuilles de plantes tropicales.

 

Même si les deux formes de composition sont utilisées en fonction du type de cérémonie du thé, le Chabana et le Bunjin-Cho Ikebana sont très différents.