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Ce blog insiste sur le fait que les règles de composition de l’Ikebana ne sont pas exclusives à cet art mais font partie de la culture traditionnelle japonaise. Ces règles sont communes à d’autres arts nés avant l’époque Edo lorsque la « pensée des temps anciens » ‘kodaishisō’ était une vision de la vie basée sur un syncrétisme entre diverses formes de religiosité (principalement shintoïsme, bouddhisme, taoïsme, confucianisme) et de « croyances populaires » (principalement théories du Yin-Yang, Feng-Shui), seuls outils à pouvoir comprendre et expliquer les lois qui régissent le cosmos. On retrouve les concepts du ‘kodaishisō’ dans les symboles de toutes les formes d’art jusqu’au milieu de la période Edo puis, à mesure que l’occidentalisation s’amplifie cette « pensée des temps anciens » est supplantée par une vision cartésienne occidentale. Si la « pensée des temps anciens » est remplacée par d’autres visions de la vie, ses symboles, exprimés dans les règles des différents arts (Ikebana, Cérémonie du thé, cuisine Kaiseki, disposition des pierres, jardin sec et objets du tokonoma, bonsaï et autres) restent inchangés. Il est intéressant de les retrouver sur cette photographie parue sur le net, élaborée sur ordinateur, de jeunes moines s’amusant au ballon.

 

© École Ohara
 

Les trois images, apparemment, n’ont rien en commun.

 

On a un Ikebana Chokuritsu-kei (style vertical) de l’école Ohara, de la nourriture disposée selon les règles de la cuisine Kaiseki et la troisième une photographie de jeunes moines bouddhistes élaborée sur ordinateur.

La beauté et la « force » de la photographie des joueurs résident également dans la disposition des garçons établie sur les mêmes principes esthétiques de l’Ikebana et de la nourriture dans le plat typique de la cuisine Kaiseki.

 

L’agencement des trois éléments se réfère à la fois :

– À La triade bouddhique où l’élément principal est au centre et entouré à droite et à gauche de deux éléments moins importants.

– Au concept taoïste suivant lequel les deux éléments les plus importants sont proches l’un de l’autre puisqu’ils représentent le côté Yang tandis que le troisième élément est plus espacé puisqu’il représente le côté Yin de la composition.

(Voir Article 15, Origine symbolique de l’Ikebana, Article 39, Suiseki et Ikebana).

 

 

Les trois pierres représentant le Tai-ji avec au centre la plus grande, la seconde moins volumineuse, à sa droite et rapprochées tandis que la troisième, la plus petite, est à sa gauche et relativement détachée des deux premières.  La plus petite représente le côté Yin/faible par opposition aux deux autres représentant le côté Yang/fort.

 

 

La disposition des éléments sur les trois photographies reproduit la triade bouddhique avec l’élément le plus important au centre (Shu-shi de l’Ikebana, deux morceaux de poisson dans l’assiette, jeune homme plus grand A avec un ballon) tandis qu’à son côté droit est le deuxième élément le plus important (Fuku-shi de l’Ikebana, B dans l’assiette et les joueurs). Shu-shi, Fuku-shi et A/B sont plus proches l’un de l’autre que le plus petit élément (Kyaku-shi de l’Ikebana et C dans l’assiette et les joueurs).

Sur la photo des garçons, les trois groupes de joueurs sont à la même distance mais A et B sont « plus proches » du fait que les joueurs sont face au ballon et par conséquent, le groupe B regarde vers A. Cela les rend plus unis que les joueurs du groupe C. L’utilisation du nombre impair 5 doit être soulignée (les nombres impairs considérés comme Yang, sont préférés aux pairs considérés comme Yin).

Les groupes Kyaku-shi et C dans l’assiette et les joueurs sont plus petits et plus distants car ils représentent le côté Yin des trois compositions.

En Ikebana, Shu-shi, Fuku-shi sont proches l’un de l’autre et du même bois végétal/Yang par rapport à Kyaku-shi, fleur/Yin. De même dans l’assiette, les aliments A et B sont proches l’un de l’autre par rapport l’aliment C et sont  » liés » par la présence de feuilles de fougère qui rendent A et B Yang/fort par rapport à la nourriture C Yin/faible.

Les trois images, Ikebana, la nourriture dans l’assiette et les cinq joueurs, sont des compositions Hongatte/à droite (Voir Article 16, Origine des positions ‘Hon-Gatte’ et ‘Gyaku-Gatte et Article 17, Composition à gauche et composition à droite).

 

Il est fascinant de constater que l’assemblage des éléments composant la photo des jeunes moines, œuvre primée en 2014, reprend exactement les mêmes concepts qui régissent (entre autres) l’Ikebana et l’agencement des nourritures dans la cuisine Kaiseki. L’utilisation des nombres impairs (Yang, préféré aux nombres pairs Yin) et la « beauté » de la photo montrent comment les règles de disposition issues du kodaishisō, la pensée des temps anciens, conservent leur validité encore aujourd’hui.